Mot-clé - Sylvain Tesson

Fil des billets - Fil des commentaires

jeudi 15 décembre 2016

Sur les chemins noirs (Sylvain Tesson)

9782070146376FS.gifEn 2014, Sylvain Tesson fait une chute de près de dix mètres dont il réchappera par miracle avec toutefois quelques séquelles physiques. Pendant son séjour à l'hôpital, il se promet, s'il peut de nouveau marcher, de traverser la France à pied à sa sortie. Sur les chemins noirs est le carnet de ce voyage qu'il a pu faire durant l'automne 2015. 
De l'auteur, je n'avais lu jusqu'à lors que Dans les forêts de Sibérie (autre journal d'un séjour au bord du lac Baïkal) que j'avais beaucoup aimé. J'ai acheté ce livre lors d'une rencontre avec l'auteur qui fut passionnante et m'a appris, entre autre chose, que Sylvain Tesson tient un journal depuis des années.
Sur les chemins noirs n'est pas un carnet de voyage au sens classique du terme car l'auteur ne fait pas que relater ce qu'il vit durant ses journées de marche (il omet d'ailleurs volontairement des pans entiers de son voyage), il nous fait aussi part de ses pensées, de ses réflexions de toutes sortes. 
J'ai vraiment apprécié ce texte très court qui ne se lit pas d'une traite, mais au contraire se déguste par petits bouts. Chez Sylvain Tesson j'admire l'érudition, l'esprit, le regard sur le monde et le côté cynique. C'est un homme fascinant avec une écriture superbe, je lirai certainement d'autres ouvrages de lui.

Quatre mois plus tard j'étais dehors, bancal, le corps en peine, avec le sang d'un autre dans les veines, le crâne enfoncé, le ventre paralysé, les poumons cicatrisés, la colonne cloutée de vis et le visage difforme. La vie allait moins swinguer.

* * *

Certains hommes espéraient entrer dans l'Histoire. Nous étions quelques uns à préférer disparaître dans la géographie.

* * *

Un jour où nous naviguions sur la rivière Bikine, au nord de Vladivostok, je l'avais entendu lancer à des Russes qui s'insultaient à grand renfort de putain de bite de mes couilles : " Messieurs, je vous prie de cesser de jurer ", ce qui avait davantage estomaqué les types qu'un coup de knout en travers de la gueule.

* * *

C'était la noble leçon de Mme Blixen devant le paysage de sa ferme africaine : " Je suis bien là, où je me dois d'être ". C'était la question cruciale de la vie. La plus simple et la plus négligée.

* * *

Le nom de Mermoz serait donné à l'établissement. Personne n'ajoutait que le demi-dieu de l'Aéropostale qui avait réparé son avion pendant quarante-huit heures avec une clé à molette n'aurait pas grand-chose à carrer du haut débit.

* * *

Les forêts se doraient, que le sorbier ponctuait de rouge. Les pommiers croulaient sous les fruits. Leurs contours japonisaient la rousseur des orées. Le vent arrachait des paillettes aux arbres des fossés. Elles tombaient en copeaux, motifs de Klimt.

Gallimard, 141 pages, 2016

mercredi 26 octobre 2016

Dans les forêts de Sibérie (Sylvain Tesson)

La solitude est une patrie peuplée du souvenir des autres.

mercredi 9 mars 2016

Dans les forêts de Sibérie (Sylvain Tesson)

91Cq4cF6iHL.jpgJe n'avais encore jamais lu Sylvain Tesson. A la fois curieuse et réticente, je me suis décidée à découvrir sa plume avec ce titre, lecture idéale en hiver.
Ce livre, c'est en fait le journal de l'auteur lors d'un séjour en Sibérie. De février à juillet 2010, il a en effet passé six mois dans une cabane juchée sur les rives du lac Baïkal. L'habitation sommaire est isolée et Sylvain Tesson recherche dans ce séjour l'occasion de faire une parenthèse hors du monde urbain pour réapprendre à vivre, à apprivoiser le temps.
Les journées s’égrènent entre balades, pêche, coupe du bois pour le chauffage, lecture... Parfois s'ajoute au programme la visite d'un invité surprise, de passage dans les parages, mais globalement l'auteur passera ces six mois en solitaire.
J'ai mis du temps à lire ce journal que je réservais principalement pour le moment du coucher, appréciant de reprendre le fil de ma lecture alors que ma journée s'achevait, un peu comme un rituel.
J'ai beaucoup apprécié la plume de Sylvain Tesson, à la fois imagée, un brin cynique et érudite. Ce n'est pas un journal au sens classique du terme, dans lequel il relate l'intégralité de ses journées. Il s'agit davantage d'un savant mélange entre réflexion, contemplation et récit des faits. Parfois on assiste au déroulement des événements du jour, d'autres fois l'auteur expose une pensée qui lui vient, souvent alimentée par ses lectures.
Un très beau texte dépaysant à plus d'un titre. A découvrir.

6 mars
Le spectacle de V.E. debout, affairé à défoncer au marteau un poisson congelé sur la table d'une cuisine jamais nettoyée depuis la fin de l'Union soviétique, est réjouissant.

4 avril
Aujourd’hui, beaucoup lu, patiné trois heures dans une lumière viennoise en écoutant la Pastorale, pêché un omble et récolté un demi-litre d'appât, regardé le lac par la fenêtre à travers la fumée d'un thé noir, dormi un peu dans les rayons du soleil de 16 heures, débité un tronc de trois mètres et fendu deux jours de bois, préparé et mangé une bonne kacha et pensé que le paradis n'était pas ailleurs que dans l'enchaînement de tout cela.

5 avril
Ces gens qui vous interdisent de mettre les pieds sur la table. Ils ne savent pas la fierté de l'ébéniste.

13 avril
La tentation érémitique procède d'un cycle immuable. Il faut d'abord avoir souffert d'indigestion dans le cœur des villes modernes pour aspirer à une cabane fumant dans la clairière. Une fois ankylosé dans la graisse du conformisme et enkysté dans le saindoux du confort, on est mûr pour l'appel de la forêt.

2 mai
Entre l'envie et le regret, il y a un point qui s'appelle le présent.

28 mai
Nommer les bêtes et les plantes d'après les guides naturalistes, c'est comme reconnaître les stars dans la rue grâce aux journaux people. Au lieu de "Oh ! Mais c'est Madonna !", on s'exclame "Ciel ! Une grue cendrée !".

Folio, 289 pages, 2011